La galerie RX&SLAG a le plaisir de présenter Œuvres historiques, une exposition réunissant deux artistes historiques de la galerie, Alain Kirili (1946–2021) et Hermann Nitsch (1938–2022). Sous la verrière de la galerie, sculptures et peintures sont réunies dans un dialogue où la matière, le geste et la présence physique de l’œuvre occupent une place centrale.
Figure majeure de la sculpture française contemporaine, Alain Kirili développe dès les années 1970 une œuvre profondément attachée au rapport entre forme, espace et mouvement. Nourri par l’histoire de la sculpture occidentale, mais également par la musique, la danse et la calligraphie, son travail s’éloigne d’une conception monumentale et figée de la sculpture pour privilégier une approche sensible, rythmique et organique de la forme. Le geste de l’artiste demeure perceptible dans ses œuvres, qu’il s’agisse de sculptures en acier, en bronze ou en terre. Ses formes, souvent composées d’éléments répétés ou assemblés, instaurent un rapport particulier au corps et à l’espace, entre tension, équilibre et mouvement.
Son travail entretient un dialogue étroit avec la musique, notamment avec le jazz et la musique contemporaine, dont Kirili transpose les notions de rythme, d’improvisation et de composition dans l’espace sculptural. La sculpture devient ainsi un langage ouvert, fondé sur la variation et la circulation du regard.
L’exposition présente également un ensemble d’œuvres sur papier réalisées par Alain Kirili en 1982, qui témoigne d’un autre aspect de sa pratique. Radicales dans leur forme comme dans leur sujet, ces œuvres sont traversées par son intérêt pour le sacré et les grands récits testamentaires. Elles révèlent également l’influence de la calligraphie japonaise, à laquelle Kirili s’intéresse profondément au début des années 1980, allant jusqu’à se former auprès d’un calligraphe et à voyager au Japon pour approfondir sa connaissance de cet art traditionnel. Le geste, essentiel dans sa pratique sculpturale, trouve ici une nouvelle expression : le trait devient à la fois forme et écriture. Ces dessins prolongent ainsi ses recherches autour du sacré, notamment autour de la crucifixion, thème qu’il considère comme fondateur du patrimoine artistique et spirituel occidental.
Né à Vienne en 1938, Hermann Nitsch est l’une des figures majeures de l’actionnisme viennois. Dès la fin des années 1950, il développe une pratique artistique qui dépasse les frontières traditionnelles entre peinture, théâtre, musique et performance. Son œuvre trouve son expression la plus radicale dans l’Orgien Mysterien Theater (Théâtre des Orgies et des Mystères), conçu comme un théâtre rituel et une expérience collective de catharsis.
Son travail est profondément marqué par les notions de rituel, de sacrifice, de spiritualité et de transcendance. Dès 1960, ses Malaktionen (peintures-actions) donnent naissance aux Schüttbilder, de grandes toiles réalisées par déversement et projection de peinture. Le rouge y occupe une place fondamentale, évoquant à la fois le sang, la vie, la mort et le sacrifice. La couleur devient matière et geste, tandis que la peinture conserve la trace de l’action qui l’a produite.
À partir des années 2000, Nitsch élargit progressivement sa palette, accordant notamment une place importante au jaune, dont la luminosité transforme profondément ses compositions. Entre rouge, jaune et orange, la couleur acquiert une dimension nouvelle, plus lumineuse et spirituelle, sans perdre la puissance physique qui caractérise son œuvre.
Au centre d’une de ses œuvres figure une blouse blanche, élément récurrent à partir des années 1980. Portée par Hermann Nitsch lors de ses peintures-actions, cette blouse, emprunte des stigmates de l’artiste, est ensuite accrochée tel un trophée en forme de T sur la toile. Elle devient une métaphore de la kénose, un terme grec désignant l’acte de se vider ou de se dépouiller de toute chose. En théologie, la kénose renvoie au renoncement des attributs divins. Mais au-delà de cette lecture symbolique, elle semble surtout marquer la volonté de l’artiste d’inscrire sa propre présence au cœur même de l’œuvre, en brouillant la frontière entre le corps et la peinture.
Quelques dessins d’Hermann Nitsch viennent également ponctuer l’exposition. Non figuratifs, ces « gribouillages », comme les nomme l’artiste, sont réalisés dans un geste libre et spontané. Ils témoignent de la dimension instinctive et gestuelle de sa pratique. Le trait, parfois nerveux, parfois plus dense, fait apparaître une tension entre destruction et création, qui traverse plus largement l’œuvre de l’artiste.
Bien que leurs pratiques et leurs univers diffèrent, Alain Kirili et Hermann Nitsch partagent une attention particulière portée à la matérialité de l’œuvre et à la puissance du geste. Chez Kirili, le geste construit la forme dans l’espace, chez Nitsch, il devient action, trace et matière picturale. Réunies sous la verrière de la galerie, leurs œuvres offrent ainsi un dialogue, où la matière devient le point de départ d’une expérience à la fois physique et sensible.