RX&SLAG, Paris

Alexandre Rochegaussen

Douce frayeur, Commissaire Pierre Yovanovitch

VIEWING ROOM

La galerie RX&SLAG Paris a le plaisir de présenter la première exposition personnelle d’Alexandre Rochegaussen à la galerie, sous le commissariat du designer et architecte d’intérieur Pierre Yovanovitch, figure incontournable du design contemporain.

Célébré pour son approche sensible et architecturale du design, Pierre Yovanovitch a su imposer une esthétique à la fois sobre, sculpturale et profondément ancrée dans le dialogue avec les arts visuels. Ses projets, entre l’Europe et les Etats-Unis témoignent d’une attention constante aux matières, à la lumière et à la singularité des créateurs qu’il choisit d’accompagner. Pour cette exposition à la galerie RX&SLAG, il propose de mettre en lumière l’univers pictural d’Alexandre Rochegaussen, artiste dont il suit et soutient le travail depuis plusieurs années.

Leur collaboration n’est pas nouvelle : en 2020 et 2021, il crée à l’invitation de Pierre Yovanovitch le plafond de la « Chef’s table » d'Hélène Darroze à l'hotêl The Connaught à l’hôtel à Londres, ainsi que celui d’une chambre au château de Fabrègues. En 2023/2024 il réalise à la demande du designer une installation dans la chambre de Marie-Laure de Noailles à la Villa Noailles à l’occasion du centenaire du lieu. Chacun de ces projets révèle la complicité entre un artiste et un designer partageant une même sensibilité pour les espaces habités par l’imaginaire.
 


Texte de Pierre Yovanovitch

Il y a chez Alexandre Rochegaussen une manière singulière de laisser la peinture s’approcher du vivant tout en laissant celui-ci nous faire signe. Ses animaux ne sont pas sujets à représentation, mais des présences que la toile fait surgir sans prévenir. Ils nous apparaissent brusquement avec cette énergie et cette urgence qui précède le langage : un frémissement, une inquiétude, parfois, une violence aussi, une innocence et une douceur qui se confondent. Ce sont des figures qui tremblent, sautent, se combattent, basculent, se mordent, se dévorent, nous observent en riant, se cachent, hésitent. Elles nous regardent autant qu’elles nous échappent. Leur intranquillité est vitale.

Lorsque j’ai découvert son travail il y a une dizaine d’années, la peinture se déployait dans un geste dessiné, d’une  grande nervosité, aux tracés instinctifs. Tout, alors, allait très vite. La feuille de papier japonais ou de gros carton était traversée à la hâte, comme en plein ciel, comme s’il s’agissait d’attraper au vol quelque chose qui allait s’évanouir. On y comptait beaucoup d’instruments de capture. Le sol se dérobait sous la maison. Les figures se déchiraient. Le peintre lançait ses lignes au-dessus du vide. 

Depuis, une transformation profonde s’est opérée. Le geste s’est apaisé sans se figer ; les formes se sont clarifiées et densifiées sans perdre leur trouble rapide. Les protagonistes ont pris corps. L’anxiété demeure, mais elle s’est déplacée : elle n’est plus dans le seul mouvement du dessin, à main libre, elle est dans l’image elle-même, dans la scène qu’elle propose et dans la façon dont elle nous laisse en suspens.

Les animaux de Rochegaussen sont des médiateurs. Ils ne sont ni symboles, ni métaphores, ni illustrations. Ils sont des seuils. Ils nous placent face à une part plus ancienne de nous-mêmes, celle où l’émotion n’était pas encore séparée de l’instinct. Le peintre ne raconte pas des histoires, il ouvre des lieux. Et dans ces ciels, quelque chose de fragile circule. Une inquiétude partagée. Une vulnérabilité offerte.

Cette exposition marque une étape. Non pas une rupture, mais un accomplissement. Une ouverture. Elle montre ce qui demeure et ce qui se déplace. Elle témoigne d’une relation continue entre la main du peintre, le monde qu’il observe, et l’animal humain qui devient son interlocuteur silencieux.

Ce qui se joue ici, c’est une manière d’habiter la fragilité. Non comme faiblesse, mais comme acuité et puissance. Une manière d’être au monde en restant perméable, disponible, sensible à ce qui tremble.

Je suis heureux d’accompagner cette exposition. Parce que l’œuvre d’Alexandre Rochegaussen ne cesse de me rappeler que nous sommes, nous aussi, des êtres traversés par des forces que nous ne maîtrisons pas toujours, des présences qui cherchent leur place, des corps qui avancent avec hésitation dans un monde qui ne cesse de bouger.

- Pierre Yovanovitch