Kim Guiline (1936-2021) est aujourd’hui surtout connu pour ses réalisations postérieures au milieu des années 1970. Définies par l’emploi de la monochromie, ou plus rarement de la bichromie, ces toiles, majoritairement noires, blanches ou peintes avec une couleur primaire, sont simplement animées par le contraste entre des touches répétitives en surépaisseur, disposées de manière systématique, et des plages dénuées de relief qui occupent le pourtour des œuvres et donnent souvent naissance à un motif en croix traversant celles-ci sur toute leur hauteur et leur largeur. Les principes qui sous-tendent ces créations, basées sur un long processus pictural, la représentation en surface de la structure interne du tableau et une phénoménologie ramenant celui-ci à sa simple perception visuelle, ont déjà été largement traités par des critiques et historiens d’art. En revanche, les travaux antérieurs, qui couvrent une quinzaine d’années, ont jusqu’ici suscité moins d’attention, à l’exception d’une exposition à New York en 2017. Cette désaffection pour les toiles des années 1960 et du début des années 1970 s’explique aisément par la difficulté à appréhender un travail à première vue moins homogène, car caractérisé par la succession rapide de différentes phases de recherches et d’expérimentations, dont l’aspect séminal ne paraît en outre que rarement patent eu égard à la suite de la carrière de l’artiste. Cette hésitation à considérer les œuvres de jeunesse de Kim Guiline comme les ancêtres directs de sa production classique est toutefois d’autant plus grande que les occasions de les étudier sont rares. La présente exposition est donc particulièrement bienvenue pour espérer pouvoir combler une lacune persistante dans la compréhension de la carrière de l’artiste.
Passionné de poésie, Kim Guiline (1936-2021) se spécialise dans l’étude de la littérature française, durant son cursus universitaire mené à Séoul. Lorsqu’il quitte la Corée en 1961, sa destination a ainsi le mérite de l’évidence. Toutefois, constatant la difficulté à maîtriser suffisamment la langue de son pays d’accueil pour en faire œuvre littéraire, il troque, dès l’année suivante, la plume contre le pinceau au cours de son cursus d’histoire de l’art menées à Dijon, de 1961 à 1965. Il gagne ensuite Paris où il étudie à l’école nationale des beaux-arts, puis à l’école nationale supérieure des arts décoratifs, dont il est diplômé en 1971. Si ses plus anciennes toiles connues, peintes pendant ce parcours académique, sont des paysages avec de forts empâtements et une grande liberté de touche, il épure très fortement son vocabulaire à partir de 1963. Les panoramas se réduisent alors à des masses schématisées traitées en aplats et dotées d’une dimension parfois symbolique, dans une veine marquée par l’influence de Georges Braque (1882-1963), mort cette même année.
La volonté de simplifier son langage amène bientôt Kim Guiline à évacuer tout référent réel. À partir de 1967, les œuvres ne consistent plus qu’en des plans de couleurs vives simplement juxtaposés. Par le choix des formes et des coloris, elles se rapprochent parfois des peintures de Serge Poliakoff (1900-1969). Cependant, la plupart d’entre elles se caractérisent par une géométrisation du vocabulaire plus affirmée, des couleurs vives en nombre très limitées et une organisation de l’espace structurée fortement par des bandes horizontales dotées de décrochements et d’angles qui dynamisent la composition. Plusieurs critiques ont voulu y voir un rapprochement évident avec le minimalisme américain, notamment avec la hard edge painting. Cependant, l’influence directe de ce mouvement ne paraît s’exercer réellement sur Kim Guiline qu’à partir des années 1970, après l’organisation d’une importante exposition en 1968-1969 des minimalistes américains au Grand Palais. Il adopte alors des partis-pris encore plus simples. Ses œuvres du début de cette décennie sont constituées de deux plans rectangulaires emboîtés grâce au collage d’une feuille de papier sur le fond peint du tableau, puis deviennent des monochromes noirs, dans lesquels sont à peine visibles des structures géométriques et qui semblent dénoter un regard attentif porté sur Ad Reinhardt (1913-1967), exposé au Grand Palais en 1973.
Ces créations des années 1970 entretiennent des rapports évidents, par la simplicité des moyens et des compositions, avec des productions ultérieures. Les recherches de la décennie précédente paraissent en revanche constituer un cheminement nécessaire, mais dont les résultats n’ont que rarement de descendance directe dans le travail canonique de l’artiste. La première moitié des années 1960 est en effet essentiellement consacrée à un processus d’abstraction permettant de réduire progressivement les référents réels à des éléments purement plastiques. Ce sont les toiles de 1967 qui constituent à la fois un véritable tournant et le premier aboutissement de Kim Guiline, alors encore en formation. Libérées de tout impératif représentatif, leur construction repose uniquement sur les valeurs spatiales des couleurs, dont la gamme annonce celle des périodes suivantes, et l’emploi de formes géométriques. Pour la première fois, Kim Guiline produit une peinture débarrassée de son contenu, pour n’être qu’une forme portant en elle-même son propre sens, et matérialise visuellement ce qu’il considère être le principe de tout art poétique : parvenir, par des moyens minimaux, à une puissance d’expression maximale.
- Maël Bellec, conservateur en chef des collections chinoises et coréennes du Musée Cernuschi.